Au début, c'est un bonnet rouge au milieu d'une foule de spectateurs. On se dit "tiens, le commandant Cousteau est parmi nous, ce soir !". Et puis le bonnet revient au concert suivant, et encore à celui d'après. Alors on échange un petit signe de connivence, on se dit bonjour. Et finalement, le gars sous le bonnet s'enhardit : "ça ne vous dérange pas, si je filme ?"
Bien sûr, que ça ne nous dérange pas ! Surtout que c'est demandé gentiment. Pour nous remercier, le propriétaire du bonnet rouge nous offre une copie de chaque cassette qu'il a tournée. Les VHS s'empilent au bureau et dans nos maisons, soigneusement étiquetées avec la date, le lieu, et parfois une mention marginale... En 1997, Arno avait imaginé une chorégraphie stupide, dans laquelle il se moquait des paroles de Nuit Humide, une chanson de François qui figure sur le premier album. Concert après concert, c'était devenu un running gag : dès les premiers accords de ce, hum, morceau de bravoure, comment dire, euh, poétique (!), le manager goguenard accourait au premier rang des spectateurs et se déhanchait niaisement pour amuser les musiciens... Souvent, le groupe lâchait une ou deux fausses notes, François s'étranglait de rire dans son micro, et le farceur ricanait de satisfaction. Un soir, pour se venger, le groupe l'avait littéralement happé dans la "fosse", puis l'avait vigoureusement projeté sur scène pour l'obliger à exécuter sa danse devant une salle pliée de rire. Capturé par la caméra sous le bonnet rouge, le souvenir est toujours là, sur une étagère du bureau où nous tapons les billets de ce blog. Il est titré : "MSSR à Saint-Lô (Arno en Clodette)", et nous n'avons pas osé regarder la cassette, depuis...
Les concerts passent, ils reviennent, inlassables : Alain, l'homme au bonnet, et Liliane, la femme de l'homme au bonnet. Après avoir écumé la Normandie, le groupe commence à voir du pays. Nous faisons nos premières excursions dans le Nord ? Alain et Lilane partent en vacances au pied des terrils. Nous trouvons une date à Clermont-Ferrand, à Montpellier ? Ils renouent ici avec une tante, là, avec une cousine...

En 1999, pendant la balance, à Hazebrouck (le gars qui ricane, à gauche, c'est le Toune, un habitué de la mailing-list de l'époque). Photo : Arno.
Ça pourrait être inquiétant, ce couple qui nous suit partout. Mais Liliane et Alain sont tout sauf inquiétants. Ils ne sont ni "fans" ni "groupies", juste des gens normaux (c'est un compliment), qui aiment aller au concert un peu plus que la moyenne... Et, grâce à leur gentillesse légendaire, ils trouvent vite le moyen de se faire apprécier par l'ensemble de l'équipe.
Et puis, ils fédèrent : autour d'eux, d'autres spectateurs reviennent, heureux d'avoir trouvé une bande où le bon esprit et la convivialité sont les maîtres-mots. Liliane et Alain organisent même une sorte de jumelage informel avec une autre habituée des concerts, la Belge Arlette. En fonction des concerts, les uns s'invitent chez les autres, et réciproquement. Quand Alain prend enfin une retraite bien méritée, leur emploi du temps s'en trouve simplifié : désormais, ils pourront assister à tous les concerts du groupe, ou presque.
Avec nous tous, musiciens, techniciens ou managers sans distinction, ils sont aux petits soins : ils pensent aux anniversaires, célèbrent les naissances, donnent un coup de main pour décharger le camion, gardent le "stand" de vente de CD pour que le manager puisse aller se rafraîchir... A l'été 1999, le groupe joue à Saint-Christophe-le-Jajolet, tout près de chez eux. "Surtout, vous passez à la maison, hein ! On a une petite surprise pour vous..." La "surprise", c'est Gwenn et Jean-Louis, des organisateurs de concerts chez qui nous avons fait de joyeuses fêtes, en Belgique... Ce jour-là, inutile de dire que la balance a sacrément pris du retard !
En 2001, le groupe joue pour la première fois à Limoges, au John-Lennon. A son arrivée rien n'est encore prêt. Pourtant, le régisseur de la salle court dans tous les sens. "Le patch ? Ah bin non, le patch n'est pas fait, j'ai pas eu le temps !", explique-t-il à Hugues. "Tu comprends, il a fallu que j'installe un praticable pour l'équipe télé. Puis j'ai barriéré, pour qu'ils puissent filmer tranquilles ce soir. Ensuite je leur ai amené du jus, et puis je leur ai mis un quartz, parce que, quand même, c'est un peu juste en lumière, et puis..." Hugues se gratte la tête un moment : l'équipe télé ? Mais QUELLE ÉQUIPE TÉLÉ ? Et soudain, le manager aperçoit Alain, au balcon, avec sa caméra et son grand sourire... Depuis plusieurs années, l'homme au bonnet rouge a garni son matériel vidéo d'un magnifique autocollant "France 3 Normandie"... Complètement bidon, l'autocollant, mais bien pratique pour se faufiler n'importe où... "Salut, Hugues !", lance "l'équipe télé", hilare. "Ça se passe comme tu veux ? Moi, en tout cas, je suis au poil !"... T’as raison, Alain, c'est juste qu'il est 18 heures et qu'on n'a pas sorti un seul instrument du camion...
A force de discrétion, de prévenance et de sourires, Liliane et Alain ont donc fini par faire partie de la famille.
Heureusement pour eux (pour la santé de leurs oreilles, surtout), ils ont d'autres goûts musicaux que "Mes souliers sont rouges" : ainsi, ils ont suivi, avec la même assiduité, les concerts de Tri Yann ou du Diabl' dans la Fourche, par exemple. N'empêche que, le 27 janvier 2007, le soir du dernier concert en Basse-Normandie, musiciens, techniciens et managers n'étaient pas les seuls à refermer la parenthèse sur une belle et longue aventure. Pour l'occasion, on a même vu Alain enfiler un costard-cravate et quitter son bonnet rouge. C'est dire si l'heure était historique !

Cliché historique : Alain en costard et sans bonnet, pour le dernier concert... (Photo : Arno)