(Oui oui, ceci est un billet signé Arno tout seul, vous allez comprendre pourquoi en le lisant... Mais mon petit camarade va bien, il reviendra bientôt si le travail le lâche un peu...)
Pas plus tard que la semaine dernière, on discute nourriture entre amis en préparant le frichti du soir. "Y a pas que les plats qui sont importants", dis-je en remuant la cuiller en bois. "Y a aussi la manière de les interpréter. Par exemple, si tu prends un gratin de pommes de terre, tu te dis qu'il n'y a rien de plus bête, comme plat. Bin pourtant, j'ai été marqué à vie par UN gratin de patates, une fois. Pour moi, c'est LE gratin étalon. Le truc que tu ne goûtes qu'une fois dans ton existence, la perfection faite féculent, le Saint-Graal de la bouffe toute simple... C'était à Cournon d'Auvergne, à la Baie des Singes. Bubu, le cuisinier, nous avait servi un gratin comme tu ne peux même pas imaginer d'en voir un. Un truc moelleux, goûtu[1], savoureux[2], divin. Le comble du bonheur, et aussi le comble de la frustration, parce que je sais que jamais je n'arriverai à reproduire ce prodige..."
Et bla-bla-bli, et bla-bla-bla... Bref, je lyriquais[3]à qui mieux-mieux, quoi...
Et trois jours plus tard, alors que je m'occupais d'un salon professionnel ET parisien qui n'a RIEN, mais alors ABSOLUMENT RIEN à voir ni avec la musique (ni avec l'édition, ni avec la cuisine), une des personnes avec qui je discutais me dit : "Ah, au fait, Arno, j'ai un copain qui doit passer me voir, ce soir. Tu pourrais lui indiquer la salle de réunion où je me rends ? Il est... heu... comment te le décrire ? Bin il est auvergnat, chef cuisinier, il s'appelle Bruno..."
Rhaaa ! J'avais retrouvé Bubu ! Joie ! Allégresse ! Tournée générale !
"Aaaaah, Bubu, c'est dingue, je parlais de toi la semaine dernière !!!
— Aaaaah, Arno, c'est dingue, j'ai essayé de voir MSSR plein de fois en concert, depuis la Baie des Singes !..."
Bref, non seulement nous avons fraternisé devant des gens ébahis (le salon en question portait sur les jeux et appareils automatiques pour cafés et salles de jeux. Alors forcément, voir le gars de l'organisation se jeter dans les bras d'un visiteur en parlant concerts et gratins de pommes de terre, y avait de quoi s'interroger sur l'état de nos santés mentales respectives) mais en plus, il m'a donné un exemplaire de son bouquin, YESSSS !

"Les instants gourmands de Bubu", éditions Le Moulin du Gué-Chaumeix,
commandable en librairie si on indique l'ISBN 2-9516881-4-8
Dedans, y a plein de recettes qui font saliver et des illustrations rigolotes de son complice Jean-Louis Gorce. Y a pas le secret de Bubu pour le gratin de patates, évidemment, pas fou, le Bubu, il ne va pas donner la recette du Graal à tout le monde, mais bon... Je vais quand même essayer sa poularde pochée aux écrevisses, pour me consoler...
Bref, tout ça m'a fait (logiquement) repenser à ces deux soirées à la Baie des Singes...
On est en automne 1999. Les musiciens et Tonio rentrent du Québec où ils sont allés avec Hugues, histoire de manger de la poutine et d'acheter des mistis[4]. Je les attrape à Roissy, et pendant que Hugues peut enfin rentrer en Normandie pour se reposer de cette exténuante tournée, je pars avec le reste de l'équipe à Cournon d'Auvergne, où la légendaire Baie des Singes nous attend pour le concert du lendemain. A notre arrivée à l'hôtel, Philippe, l'organisateur, nous appelle : "Hé, les gars, ce soit on a Marc Minelli, c'est trop super, en plus il est normand comme vous ! Venez donc manger à la Baie et applaudir Marc, on a, euh... un petit souci... Mais c'est super !"
Emballés par la perspective d'un bon repas et d'un chouette concert, nous remontons donc dans le camion... "Au fait, Arno !", me racontent les musiciens. "Le Québec c'était vachement bien... Sauf à Sherbrooke, parce qu'il y a eu une tempête de neige, alors les gens n'ont pas pu venir... Mais c'était vachement bien quand même, hein... C'est juste qu'il y avait vraiment trop de neige, quoi..."
"Vous voulez dire", les questionné-je, "qu'il soufflait un vent à décorner les taureaux, que des paquets de neige vous tombaient dessus en rafale, et que la route était intégralement recouverte d'une épaisse couche blanche où il était strictement impossible de conduire ?
— Oué, exactement.
— Comme maintenant, quoi ?
— Euh... Oui, tout pareil..."
Car l'Auvergne avait revêtu son blanc manteau, et notre valeureux camion zigzaguait comme il pouvait jusqu'à la salle de spectacle.
A notre arrivée, nous comprîmes l'empressement de notre hôte à nous attirer jusqu'à son antre : la route était bloquée depuis Clermont-Ferrand, la quasi-totalité des spectateurs avaient rebroussé chemin, et le public de Marc Minelli se composait en tout et pour tout d'un pelé et d'un tondu qui s'étaient égarés là en attendant le dégel...
(A suivre)